- Tirée de Wudeng huiyuanWudeng huiyuan (1252) (Le Compendium des Cinq Lampes) de Dachuan Puji.
Baizhang Huaihai était originaire de la ville de Changle (préfecture Fuzhou dans le Fujian). Né dans une famille de la haute aristocratie, il était instruit et extrêmement brillant. Il fut ordonné moine par un maître du Vinaya, avant de rejoindre Mazu vers 770.
Un jour qu’il se promenait avec Mazu, un vol de canards sauvages vint à passer. Le patriarche Ma lui demanda :
-
Qu’est-ce que c’est ?
-
Des canards sauvages, répondit Baizhang.
-
Où s’en sont-ils allés ?
-
Ils sont passés en volant.
Alors le Grand Maître se saisit du nez de Baizhang et le tordit. Ce dernier cria de douleur et Mazu lui dit : « Quand donc se sont-ils envolés ? » À ces mots, Baizhang connut l’éveil.
De retour dans ses quartiers, Baizhang fondit en larmes. Un des moines lui demanda :
-
As-tu le mal du pays ?
-
Non, répondit Baizhang.
-
Quelqu’un t’a-t-il maudit ?
-
Non plus.
-
Alors pourquoi pleures-tu ?
-
Le Maître m’a tordu le nez si fort que la douleur était insupportable.
-
Qu’as-tu fait pour l’offenser ?
-
Va lui demander.
Le moine alla voir Mazu et lui demanda :
-
Qu’a fait Baizhang pour vous offenser ? Il est dans sa chambre en train de pleurer.
-
Lui-même le sait. Va lui demander, répondit le Grand Maître.
Le moine retourna voir Baizhang et lui dit :
- Le maître dit que tu sais en quoi tu l’as offensé, et que je devrais venir te le demander.
Entendant ces mots, Baizhang éclata de rire.
-
Il y a un instant, tu pleurais, alors pourquoi ris-tu maintenant ? lui demanda le moine.
-
Mes pleurs de tout à l’heure sont identiques à mes rires de maintenant.
Le moine resta déconcerté par le comportement de Baizhang.
Le lendemain, Mazu entra dans la salle pour s’adresser aux moines. Juste au moment où les moines avaient fini de se rassembler, Baizhang roula son tapis de sol. Mazu descendit de sa chaise et Baizhang le suivit dans la chambre de l’abbé.
Mazu lui demanda :
-
À l’instant même, je n’ai pas dit un mot. Pourquoi as-tu roulé ton tapis de sol ?
-
Hier, vous m’avez douloureusement tordu le nez, lui répondit Baizhang.
-
As-tu remarqué quelque chose de spécial à propos d’hier ?
-
Aujourd’hui, mon nez ne me fait plus mal.
-
Alors tu comprends vraiment ce qui s’est passé hier.
Baizhang s’inclina et sortit.
En une autre occasion, alors que Baizhang était en présence de Mazu, il désigna le hossu de l’abbé posé sur son support et dit :
-
Si quelqu’un l’utilise, peut-il aussi ne pas l’utiliser
-
Si à l’avenir, tu te rends dans quelque autre endroit, comment aideras-tu les gens ?
Baizhang prit le hossu et le tint droit.
- Si tu l’utilises de cette façon, de quelle autre façon peut-il être utilisé ?
Baizhang remit le hossu sur son support.
Mazu poussa un cri si puissant que Baizhang resta sourd pendant trois jours.
De ce coup de tonnerre naquit une grande vibration. Plus tard, un éminent disciple laïc invita Baizhang à venir dans le district de Xinwu à Hongzhou et à servir d’abbé dans un temple sur le mont Daxiong. C’était un lieu de hauts sommets abrupts, d’où le nom de Baizhang (« Mille pieds »).
Avant même que Baizhang n’ait passé un mois au temple, des personnes venant de tous les horizons venaient se placer sous sa direction spirituelle. Les plus importants d’entre eux étaient Huangbo et Guishan.
Un jour, Baizhang a dit à la congrégation : « Le bouddhadharma n’est pas une question insignifiante. Autrefois, le Grand Mazu cria si fort que j’en suis resté sourd pendant trois jours. »
Quand Obaku entendit cela, il tira la langue.
Baizhang lui demanda :
-
À l’avenir, continuerez-vous le Dharma de Mazu ?
-
Il n’y a pas moyen que je le fasse, lui répondit Huangbo. Aujourd’hui, grâce à ce que vous avez dit, j’ai pu voir la grande activité de Mazu, mais je n’ai toujours pas entrevu Mazu. Si je continue l’enseignement de Mazu, alors nos descendants seront coupés. »
-
C’est ça ! s’exclama Baizhang. Exactement cela ! Celui qui est l’égal de son maître diminue son maître de moitié. Seul un disciple qui dépasse le maître peut en transmettre l’enseignement. Alors comment le disciple surpasse-t-il le maître ?
Huangbo s’inclina alors.
C’est avec Baizhang que la tradition zen issue de Bodhidharma s’implante fermement en Chine. Il est réputé pour avoir jeté les bases des shingi, les règles monastiques encore en vigueur aujourd’hui dans les monastères zen. Celles-ci insistent tout particulièrement sur le travail manuel ; les moines zen seront les premiers moines bouddhistes à vivre de leur travail et non de mendicité. Il avait d’ailleurs pour adage « Un jour sans travail est un jour sans nourriture ». On dit qu’à la fin de sa vie, ses disciples devaient cacher ses outils pour l’empêcher d’aller travailler aux champs, malgré son grand âge.
Baizhang mourut en 814. Il subsiste deux recueils de ses enseignements : Entretiens de Baizhang Huaihai et les Entretiens élargis de Baizhang. On peut y lire ce passage :
Si vous vous attachez à une quelconque « pureté fondamentale » ou « libération », ou à l’idée que vous êtes vous-même Bouddha, ou que vous êtes quelqu’un qui comprend la Voie zen, alors vous tombez dans la fausse idée du « naturalisme » [c’est-à-dire ce qui n’est pas sujet à la relation de cause à effet]. Si vous vous attachez à l’idée de « l’existence » de soi ou des choses, alors cela relève de la fausse idée d’ « éternalisme ». Si vous vous attachez à l’idée de « non-existence », alors cela relève de la fausse idée de « nihilisme ». Si vous vous attachez à l’un ou l’autre des concepts d’existence ou de non-existence, cela relève de la fausse idée de partialité. Si vous vous attachez à un concept selon lequel les choses n’existent pas et ne non-existent pas, alors c’est la fausse idée du vide, et on l’appelle aussi l’hérésie de l’ignorance.
On ne devrait pratiquer dans le présent que sans concept de Bouddha, de nirvana, etc., et sans aucune idée sur l’existence ou la non-existence, etc. ; et sans point de vue sur les points de vue, ce qu’on appelle le point de vue correct ; ou ce que vous n’avez pas entendu ou pas pas-entendu, car c’est la véritable audition. Tout cela s’appelle « vaincre les fausses doctrines ».
Sources
- The Original Face: An Anthology of Rinzai Zen, New York, 1978, ISBN 978-0-394-17038-1.
- Andrew E. Ferguson, Zen's Chinese heritage, 2000, ISBN 0-86171-163-7 978-0-86171-163-5.
- John Blofeld, The Zen Teaching of Hui Hai on Sudden Illumination, 1962.